J-M. Théron ("Le pouvoir magique") : "Quand on doit obtenir des résultats rapides avec peu de moyens, on rêve du tapis volant"
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Le
directeur général d'Inéo, filiale de Suez est formel : la gestion
d'entreprise est loin d'être rationnelle. Dans son livre, il décortique
les "techniques du chamanisme managérial". |
Les managers, grands consommateurs de magie au quotidien ? Telle est en
tous cas la thèse soutenue par Jean-Michel Théron dans son livre Le pouvoir
magique où il décortique, à la lumière des mythes et des rituels des sociétés
primitives, les "techniques du chamanisme managérial". Ces pratiques, le directeur
général d'Ineo, grosse filiale de Suez, les connaît bien, pour s'en être imprégné
pendant ses 20 années d'expérience comme dirigeant. Ses explications.
Votre livre repose sur l'idée que les managers ont
besoin de la magie pour exercer leurs fonctions. La gestion d'entreprise est
pourtant une discipline qui se veut rationnelle. Pourquoi un tel paradoxe
?
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Jean-Michel Théron, DG d'Inéo et auteur
de "Le Pouvoir magique"
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Jean-Michel Théron. Les managers ont un métier de
plus en plus compliqué. Ils évoluent sur des marchés fluctuants, très souvent
mondiaux, et traitent des process complexes. Il reçoivent des demandes contradictoires
: produire davantage, avec une meilleure qualité mais moins cher et en respectant
l'environnement. A côté de cela, ils doivent aussi mobiliser les salariés
pour faire en sorte qu'ils travaillent bien et avec enthousiasme. Face à la
complexité de leur tâche, ils cherchent des recettes simples. La magie les
leur offre.
En quoi la magie est-elle une aide pour eux ?
On a recours à la magie dans trois cas. Tout d'abord, si
l'on se sent ignorant : c'est le cas du manager confronté à des marchés mondiaux,
résultantes de phénomènes variés qu'il ne connaît pas. Si l'on se sent impuissant
ensuite : le manager ne contrôle par exemple pas ce que font ses concurrents.
Enfin, l'envie de tricher avec la réalité peut être un motif de recours à
la magie : lorsque l'on doit obtenir des résultats rapides avec le moins de
moyens possibles, on rêve du tapis volant. C'est une envie presque inconsciente
qui fait que, si un manager trouve un livre miracle qui lui explique comment
remobiliser ses équipes ou devenir un cador de la stratégie en deux jours,
il ira l'acheter.
Quels sont les principaux pouvoirs magiques qu'utilisent
les managers au quotidien ?
L'un des principaux outils est ce que l'on appelle la réitération
de la cosmogonie. Que fait un manager qui réorganise un service dès qu'il
arrive à sa tête ? Il ne fait pas cela dans un souci d'amélioration, sinon,
il y aurait toutes les chances que son prédécesseur ait déjà effectué cette
réorganisation. C'est plutôt un procédé magique qui consiste à répéter la
création du monde. En réorganisant son service, il réaffirme son pouvoir,
il crée un monde neuf et par là, profite de la béatitude des commencements.
| "Un manager aura recours à la magie
s'il se sent ignorant, impuissant ou qu'il veut tricher avec la réalité" |
Il y a également une série d'outils que je regroupe sous
le terme de chamanisme Microsoft. La présentation Powerpoint n'est autre qu'une
incantation rituelle pour convaincre ses interlocuteurs. On y a recours au
langage spécialisé du management, qui est sacré. Et si l'on utilise des mots
anglais, le message prend encore plus de poids. De même, avec Excel, on peut
parler de divination assistée par ordinateur : il est très facile d'arriver
aux résultats que l'on souhaite en construisant bien ses modèles chiffrés
avec le tableur de Microsoft...
Tous les métiers sont-ils concernés ?
Oui, du comptable au banquier d'affaires, en passant par
les ressources humaines. Par exemple, ces dernières ont recours à la liturgie
du dialogue social : c'est un rituel magique qui consiste à inverser les rôles
pour un temps, en laissant les partenaires sociaux interpeller le management.
Cela favorise la coopération et désamorce les tensions. C'est cette liturgie
qui est à l'œuvre lors des négociations salariales annuelles obligatoires.
Elle débouche sur de vrais résultats d'ailleurs puisque le recours à la grève
se raréfie.
Et au niveau du management d'équipe ?
Dans un monde où leur emploi peut disparaître, les salariés
sont demandeurs de magie. Ils veulent d'un manager qui puisse dire "avec moi,
vous allez gagner". Le manager doit donc les convaincre que la force est avec
eux. S'il en est doté, il peut utiliser son charisme. Mais il peut aussi être
amené à raconter une histoire, à créer un rêve collectif. Il lui arrive aussi
d'organiser des conventions et des séminaires qui ne sont rien d'autre que
des rituels de mobilisation.
De quand date, selon vous, ce recours à la magie ?
Le management a toujours eu recours à la magie mais c'est
un phénomène qui se renforce au fur et à mesure que les entreprises grossissent
et se complexifient. Il ne faut pas oublier qu'un manager dans un grand groupe
peut utiliser des démarches magiques sans que cela ait de réelles conséquences.
C'est moins vrai dans une PME : face à son banquier, un entrepreneur se fiera
bien moins aux procédés magiques que l'on vient de voir !
Tout cela n'est pas très rassurant pour les partenaires
de ces managers, qu'ils soient actionnaires, salariés ou client...
Il faut savoir faire la différence entre le bon et le mauvais
management magique. Il est dangereux lorsqu'il consiste à tricher avec la
réalité ou à se regarder narcissiquement dans un miroir sans se soucier des
clients ni des marchés. En revanche, on peut utiliser la magie pour se donner
le courage d'agir, de prendre des décisions. Elle peut également être bénéfique
pour convaincre ses interlocuteurs, ses collaborateurs notamment.
Il faut aussi garder à l'esprit que tout le monde demande
de la magie aux managers : les arbres doivent monter jusqu'au ciel. C'est
vrai des actionnaires qui attendent des profits et des cours d'action en constante
progression, quelles que soient les circonstances. C'est vrai des salariés
qui veulent être mobilisés et protégés contre le danger. C'est aussi vrai
des clients qui attendent de toujours payer un produit moins cher que son
prix.
C'est un cercle vicieux alors ?
La magie dure pour deux raisons : parce que les gens y croit
d'une part et parce qu'elle est efficace dans certains cas d'autre part. En
effet, il suffit parfois que l'on croie qu'une chose est réelle pour qu'elle
le devienne. C'est le principe de l'autoréalisation.
Source: Severine Leboucher, JDN Management
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